Philippe ZACHARIE

Philippe ZACHARIE

Ecole de Rouen : Journal du 11 mai 1988

L’été 1888, il Y a tout juste un siècle, la vitrine de la galerie Legrip, rue de la Rèpublique à Rouen, offrait aux regards des passants des toiles signées Charles ANGRAND, Charles FRECHON et Joseph DELATTRE. Trois peintres paysagistes, amis fidèles, artistes audacieux, « jeunes, ardents, aimant la lutte » écrira plus tard un critique.
Et quelle lutte! Faire accepter à un public conservateur, habitué aux oeuvres sombres et « léchées » des maîtres académiques, la division du ton, les taches de couleurs pures, les formes dissoutes par la lumière, les ombres bleues, vertes ou mauves …
Eh oui, cette peinture qui nous semble aujourd’hui si « sage » indignait hier par son extravagance. Les comptes-rendus de la presse de l’époque sont à cet égard très instructifs. A l’occasion de l’exposition « impressionniste » de 1876, un critique respecté écrivait: « On vient d’ouvrir chez Durand-Ruel une exposition de soi-disant peinture. Le passant inoffensif entre, attiré par les affiches, et un terrible spectacle s’offre à sa vue. Cinq ou six déments, dont une femme se sont réunis pour exposer leurs œuvres. J’ai vu des gens éclater de rire devant ces tableaux ; quant à moi, j’ai souffert. Ces prétendus artistes se veulent intransigeants, « impressionnistes ». Ils prennent une toile, de la peinture et un pinceau, répandent de la couleur au hasard et apposent leur signature. C’est comme si les pensionnaires de Charenton ramassaient les cailloux du chemin croyant trouver des diamants » (1)
Dix ans plus tard, les propos se sont adoucis, les mentalités ont évolué, mais avec lenteur, et si Paris commence à s’accoutumer à ces audaces, il n’en est pas de même en province. La réponse de Camille PISSARRO à un ami rouennais qui l’invitait à exposer le confirme: « A Rouen, on me lancerait des pommes cuites. Pensez qu’à Paris nous sommes encore des galeux, des gueux. Non! Il est impossible qu’un art qui dérange tant de vieilles convictions réunisse l’assentiment, et à Rouen encore, patrie de Flaubert qu’ils n’osent avouer !.. » (2)
L’impressionnisme n’avait pas encore conquis ses titres de gloire et la voie choisie par nos jeunes peintres était loin d’être la plus « facile ».

La logique et la raison voulaient qu’ils peignent, comme leurs maîtres de l’école des Beaux-Arts, des sujets inspirés de l’histoire et de la littérature, le « Grand genre » composé de personnages aux allures théâtrales, impeccablement peints et modelés comme des statues de marbre. Mais voilà, l’esprit d’indépendance, l’amour de la nature et les fréquents séjours de Monet, Pissarro et Sisley à Rouen ont modifié le cours des choses. Lebourg, puis Angrand, Frechon, Delattre et Lemaître se sont mis à peindre en plein air, « sur le motif » comme disait Cézanne, des paysages « anodins » noyés dans la brume ou inondés d’une lumière nacrée, sans ruine antique ou toute autre fantaisie. Gustave MORIN leur avait inculqué l’art du dessin, le dosage savant des ombres et des lumières qui modèle les formes … , mais le « pleinairisme » nécessitait des techniques plus spontanées, capables de saisir la nature dans ses aspects les plus fugaces et ses nuances les plus subtiles. Au grand air, le modelé et le contour des formes s’estompent, le ton local disparaît et fait place à un échange infini de reflets dansants où le sujet tremble et se fond dans l’atmosphère humide des bords de Seine. Une « manière picturale » qui va très vite recueillir de nombreux adeptes parmi les jeunes artistes rouennais, grâce à l’initiative deJoseph DELATTRE d’organiser un cours de plein air. « Quand je dis cours, explique-t-il, c’est bien prétentieux, étant donné ma façon de voir le sujet. Ce sera plutôt un mode d’entraînement: promenades à la campagne, où chacun pourrait dire ce qu’il éprouve, où l’on pourrait causer, travailler … ». (2)
Une véritable « récréation » pour les élèves de l’école des Beaux-Arts, habitués à l’enseignement de Zacharie. Bientôt, ils sont huit puis dix à bénéficier des conseils de leur aîné: Marcel COUCHAUX, Maurice LOUVRIER, Léon SUZANNE le boulanger, Maurice VAUMOUSSE, Georges BRADBERRY, Narcisse HENOCQUE, Narcisse GUILBERT, Paul MASCART, Hippolyte MADELAINE, et plus tard Eugène TIRVERT, toute une pléiade de jeunes talents, avides de nouveauté et de liberté. L’expression « École de Rouen », si controversée, trouve ici l’une de ses raisons d’être. Imprégnés des mêmes paysages, des bords de Seine aux vieilles rues rouennaises, ils sont surtout liés par l’amitié et des lieux de rendez-vous communs : l’atelier de Joseph DELATTRE, rue des Charrettes, et les cafés d’alentour. Par la suite, les chemins divergent: les uns se contentent d’observer la nature et ses métamorphoses, les autres poursuivent leurs recherches, se nourrissant des révolutions picturales qui se bousculent en ce début de siècle. Du petit « écrin » de bleus et de gris peint par Maurice LEMAITRE, où la mer, les falaises et les silhouettes féminines se mêlent avec douceur, à la nature morte « cubisante » de Pierre HODE, on mesure toute la diversité de cette « école ». Deux générations d’artistes, un style propre à chacun et des influences plus ou moins marquées mais toujours la même sensibilité, la même poésie; celle des choses les plus simples: le bouquet de fleurs posé sur le rebord d’une fenêtre, l’enfant qui joue dans le jardin, les bateaux en attente dans le port ou les rues de la ville aux cent clochers.
Laurence FLAMENT

(1) E. GOMBRICH, « Histoire de l’art ». Flammarion, 1982.

(2) B. DU CHATENET, « Joseph DELATTRE », Ed. B.D.S., Rouen.

Reproduction – Philippe  ZACHARIE : La lecture
Dessin à la pierre -noire